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mercredi 2 décembre 2015

Women's Lands, construction d'une utopie - Françoise Flamant

Dans ce livre d'un très grand intérêt, pour moi en tout cas, Françoise Flamant nous raconte ce que j'ignorais jusque-là: à partir des années 1970, aux Etats-Unis, des femmes ont décidé de se retirer de la société pour se construire et/ou se reconstruire. Elles se sont installées à l'écart du monde, dans des territoires isolés et protégés. Lesbiennes pour l'essentiel, ces femmes voulaient vivre en toute liberté, comme elles le voulaient, comme elles l'entendaient loin des contraintes et des obligations qu'elles repéraient au sein de la société jugée patriarcale. Pour ce faire, elles avaient besoin d'une sécurité. Il leur fallait donc s'isoler. Ainsi, elles ont crée leur petit bout de paradis où la vie se liait en harmonie avec la Terre et la Nature considérée comme la Déesse mère. Au cours de leur expérience, elles ont appris et beaucoup. Elles ont appris à se délivrer des chaînes qui les freiner dans leur accès à la liberté, elles ont appris qu'elles étaient capables de se débrouiller, de faire et de construire sans les hommes. Elles ont tout repensé, jusqu'au mot près. Elles ont tout revu, tout interrogé pour mieux penser ce monde qu'elle voulait faire émerger; un monde nouveau avec ses propres mots, sa propre culture, son propre système. L'utopie les animait et leur donner ce pouvoir d'imaginer, de repenser pour créer, recréer. L'utopie leur donnait une âme, un esprit, une vivacité. Elle leur donnait une puissance qui n'est plus, j'ai l'impression, aujourd'hui. En les découvrant grâce à cet ouvrage, je me suis dit, quel dommage! Qu'avons-nous aujourd'hui pour nous attacher si puissamment à la vie? Un espoir? Une envie? Qu'avons-nous pour reprendre nos vies en main? Rien, pratiquement rien. On n'a pas le droit de rêver, d'imaginer, de penser autre chose aujourd'hui. L'utopie n'est pas de droit car elle est mal-vue, mal considérée. Qui veut penser autrement est considéré comme un doux rêveur incapable de faire face à la réalité comme si l'être animé par une utopie n'avait pas conscience de ce qu'elle est. Pourtant, c'est bien parce qu'il la connait cette réalité qu'il espère la changer, qu'il veut des moyens pour la modifier. L'utopiste est celui qui ne dort pas, qui ne se couche pas. Il est plus courageux que nul autre puisqu'il a conscience de ce qu'il est et de ce qu'il est en droit de demander, d'exiger. Il n'attend pas, il veut. Et parce qu'il veut, il agit à l'exemple de ces femmes qui ont décidé de prendre leur destin en main. Ce n'était pas facile, François Flamant l'écrit. Il y avait des difficultés, des complications, des ennuis mais elles ont fait; malgré tout et en dépit de tout. Elles n'ont pas eu peur, elles ont affronté; elles ont vécu comme elles l'entendaient. Et rien que pour cela, je les ai admiré. Peu importe mes quelques désaccords avec elles, j'ai trouvé ces femmes incroyables. Elles sont d'une beauté, d'un courage, d'une énergie, d'une dignité et d'une liberté à envier. Elles sont tout simplement des modèles pour toutes celles et ceux qui n'ont pas leur puissance de feu. Vous l'aurez sans doute compris, ce livre je l'ai aimé. Il est beau, il est esthétique, il est bien fait. Et il est nécessaire car il donne à voir et à apprendre. Il m'a donné le sourire aux lèvres, il a nourrit mon esprit. Il m'a interrogée sur le monde et son possible changement. La question se pose: comment faire pour changer un système qui  ne satisfait pas? De l'intérieur ou de l'extérieur? En le changeant à petit pas ou en le détruisant? Dans le consensus ou la radicalité? Les anciens n'ont pas su répondre à la question, parviendra-t-on, quant à nous, à la poser?

Livre envoyé par les éditions Ixe. 

Women's Lands, construction d'une utopie, Françoise Flamant, Edition Ixe, 255p, 19€

lundi 22 juin 2015

Service militaire en Turquie et construction de la classe de sexe dominante - Pınar Selek

Que dire? J'étais curieuse de lire l'ouvrage, en langue turque au départ. Traduit en français, je me suis finalement dirigée vers la bibliothèque pour l'emprunter. Résultat des courses, j'ai bien fait de ne pas l'acheter car il ne mérite pas les éloges qui lui sont faits. Qu'apprend-t-on, en effet? Que l'armée turque sert à affirmer la virilité de l'homme qu'elle veut parfait pour les bienfaits de la société dite patriarcale; qu'elle modèle le sexe masculin selon les stéréotypes partout véhiculés; qu'elle impose la violence et l'humiliation; qu'elle fonctionne à partir d'une hiérarchisation; que les conscrits finissent, en majorité, par intégrer et justifier ce mode de fonctionnement, convaincus qu'ils sont, comme beaucoup au sein de la société, que l'armée est un lieu par lequel il faut passer pour apprendre à souffrir et construire son identité, sa maturité, sa virilité. A partir des nombreux témoignages, on aperçoit ainsi un peu de ce qui fait la vie du conscrit, un enfer, dans une institution militaire qui ne sert apparemment à rien tant, semble-t-il, la vie y est ennuyante et assommante. Le citoyen turc y passe pour payer sa dette à l'Etat, comme certains se plaisent à le dire, et finit par apprendre, à coups de bastonnades et de vexations, à devenir l'homme viril et responsable de la famille et de la patrie. Le propos n'est pas à contester. Ce qui l'est, en revanche, c'est le procédé. Pınar Selek, dans ce livre, ne fait rien d'autre qu’enchaîner les témoignages. Ils ont leurs intérêts, bien sûre, mais ils ne peuvent malheureusement suffire à faire le travail qui se veut sociologique. Or, où est la sociologie dans ce livre? Où est la matière intellectuelle? La démarche "scientifique"? La construction de l'argumentation? Comment parvient-elle à répondre à une de ses questions de départ qui surgit au lendemain de la mort de Hrant Dink et qui l'amène à s'interroger sur ce "système qui insidieusement transforme un bébé en assassin" (p. 29)? Elle interroge la construction de la "virilité" au sein de la société turque, l'image qui en est faite et le processus d'apprentissage de la "masculinité", bien, mais pourquoi avoir choisi l'armée comme laboratoire quand il existe d'autres institutions (familles, écoles... etc) influentes dans la construction de la "masculinité"? Pourquoi pas, me dira-t-on? Bien sûre mais ce n'est pas aussi simple. Qui a mené ou mène une recherche en sciences sociales sait que le chercheur(e) doit justifier ses choix, théoriques et méthodologiques; qu'il doit expliquer la raison d'être de son objet d'étude et de sa problématique. Rien de bien convaincant ici. Pınar Selek explique mais la construction de son projet est défaillante, pas solide. A quelle question de départ, quelle problématique répond-t-elle précisément? "Comment un bébé se transforme-t-il en assassin?", "comment les hommes deviennent hommes en Turquie (p.32)"?, "quel est le rôle du service militaire dans la construction de la masculinité?" (p.32) ? Vous concevrez qu'il ne s'agit jamais de la même question et qu'elle doit, si elle voit un lien entre chacune d'elle, nous l'expliquer avec précision. En l'absence de toute explication, on s'interroge forcément sur la construction de son argumentation qui, je dois le dire, perd beaucoup, dans ce livre, en efficacité et en pertinence. L'ouvrage rassemble sous le même toit des témoignages qui peuvent susciter l'intérêt mais on en reste là. Il n'est pas le travail de recherche abouti qu'on pourrait attendre d'une chercheuse en sociologie. Dommage. Tant pis.

jeudi 12 février 2015

Radicalisation - Farhad Khosrokhavar


Les questions se posent et se reposent à chaque fois que le drame frappe. Qui sont ces jeunes gens qui, un jour, décident de passer à l'action? Pourquoi se plaisent-ils à employer la terreur pour répandre la mort? D'où vient cette violence revendiquée et cette radicalisation assumée? Directeur d'études à l'EHESS, Farhad Khosrokhavar, sociologue, écrit, ici, ses réponses- forcément multiples- en interrogeant notamment la dimension subjective de la radicalisation. 

L'auteur s'intéresse, en effet, aux radicalisés; ceux qui décident d'exprimer leur opposition à la société par violence et agressivité toujours au nom d'une idéologie assumée. Il questionne les motivations des Mohamed Merah, des Moussaoui et on pourrait aujourd'hui ajouter des Coulibaly et des Kouachi; ces personnages au parcours chaotique et à l'esprit fragilisé qui finissent par se trouver une identité dans un mouvement qui leur offre tous les conforts (matériels et intellectuels) qui leur manquaient. Il écrit ces déshérités qui dans une société globalisée avec ses nombreuses difficultés (économiques et sociales) veulent devenir des martyrs respectés. Il pense ces hommes et femmes, frustré(e)s, qui décident de répandre la mort pour une croyance et contre une société qu'ils ont, au préalable, condamnée. Héros de quelques-uns, monstres de quelques autres, ces radicalisés se pensent, en effet, dans la Vérité, forcément sacrée. Ils veulent en découdre avec ce monde qui n'est pas encore islamisé et qui, selon eux, les a humiliés. Victimes de l'Histoire - ainsi se considèrent-ils - ils veulent venger l'Islam pour enfin exister. Attention, prévient néanmoins l'auteur: les explications quant à la radicalisation diffèrent selon qu'elle a lieu dans les pays musulmans ou pas; qu'elle soit ad extra (le radicalisé va faire la guerre dans un autre pays) ou ad intra (il agit ici dans son propre pays); qu'elle soit nationale (les ennemis sont précis, considérés comme des colonisateurs) ou transnationale (adversaire multiforme: Etats-Unis, Israël, Etats arabes dit corrompus, Europe etc). Ce livre s'intéresse autrement dit au processus de radicalisation dans sa diversité; les radicalisés, leurs motivations et les explications différant notamment selon le contexte politique et social. 

Ainsi, le profil des radicalisés n'est plus forcément le même que celui du passé. Autrefois sélectionnés pour leur degré d'efficacité, ils sont aujourd'hui les plus fragilisés. Avant les attentats du 11 Septembre, les groupes liés à Al Qaida refusaient, en effet, les gens "peu fiables". Depuis, pour échapper à la surveillance, la répression et la condamnation, ce sont les personnalités les plus influençables et malléables qui sont approchées et manipulées. Ce sont désormais des personnes "isolées" et autonomes qui agissent et exécutent les actions. Le terrorisme dit islamique est ainsi loin de sa disparition: il se renouvelle et se réorganise. Il continue de gagner certains esprits malheureusement intéressés et difficiles à prévenir et protéger. 

L'ouvrage raconte encore beaucoup de choses qui ne peuvent être tous évoqués (la question des financements, des lieux de radicalisation, du lien avec le fondamentalisme religieux etc). Il suffit simplement de préciser qu'il peut intéresser toutes celles et ceux qui ne sont pas familiers avec les explications et les arguments avancés par l'auteur. Pour les autres qui les ont déjà entendus, lus et/ou pensés, rien de nouveau ne sera évoqué. C'est là la faiblesse de ce livre qui reste malgré tout d'un grand intérêt en ce qu'il fait le résumé de ce qu'il faut, au minimum, savoir sur le sujet. 

Radicalisation, Farhad Khosrokhavar, Editions FMSH, 191p, 12€