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samedi 27 février 2016

Turquie, année zéro - Kadri Gürsel

Journaliste turc renvoyé du quotidien Milliyet pour avoir tweeté contre le gouvernement de Recep Tayyip Erdoğan, Kadri Gürsel dénonce, dans cet ouvrage très mince et très court, ses dérives autoritaires - voire totalitaires, ses politiques intérieures et extérieures. Elles sont, pour lui, alarmantes et désastreuses. Alarmantes parce qu'elles mènent le pays vers le chaos. Désastreuses parce qu'elles l'éloignent des aspirations premières du père fondateur (Atatürk): Progrès, Laïcité, Liberté et Fraternité. Kadri Gürsel s'insurge: la politique va-t-en guerre de l'A.K.P, son immixtion dans la politique intérieure syrienne, ses volontés expansionnistes néo-ottomanes, son alliance idéologique et politique avec les Frères musulmans, son soutien "discret" et silencieux à Daesh sont autant de faux pas qui isolent et fragilisent le pays sur la scène internationale. Quant à sa mauvaise gestion du pouvoir, son autoritarisme, son intransigeance face à l'opposition et la communautarisation de la vie politique, elles exacerbent, selon lui, les tensions dans le pays toujours plus affaibli.

La critique du journaliste démi de ses fonctions est la bienvenue. Elle interroge, à juste titre, la sincérité du pouvoir politique, ses projets et ses ambitions. Elle révèle leur duplicité, leurs erreurs et leurs faux-pas. Et pourtant, elle manque, à mes yeux, d'efficacité. Elle est, en effet, pour moi, mal écrite, mal organisée. Et j'ai, moi aussi, une critique à lui apporter. Si je suis d'accord avec Kadri Gürsel pour dénoncer les politiques internes et externes de Recep Tayyip Erdoğan, je suis en désaccord avec lui lorsqu'il s'agit de "vanter" les mérites des régimes précédents qui n'ont, malheureusement pas été plus efficaces en terme démocratiques. J'entends souvent, dans la bouche des nouveaux opposants au régime, "la Turquie, c'était mieux avant". Le propos n'est vrai qu'à l'égard de celles et ceux qui n'ont pas souffert "avant". Pour les autres, les Kurdes en particulier, l'"avant" vaut l' "après", le régime ayant toujours eu à leurs égards les mêmes pratiques assassines et anti-démocratiques. Où étaient-ils ces "nouveaux" opposants"? Pourquoi n'ont-ils pas dénoncé avec autant de forces et de convictions les élans autoritaires voire totalitaires du régime lorsqu'il s'agissait de leurs "frères" kurdes? Il y a, chez eux, comme un réveil, un sursaut. Ils ont l'air de découvrir que le régime politique turc est capable du pire. Faut-il le leur rappeler? Recep Tayyip Erdoğan ne fait que poser son cul sur un trône déjà prêt pour un exercice du pouvoir, il est vrai autoritaire. Il ne fait qu'imiter ses prédécesseurs et user des mécanismes déjà en place. La seule différence avec l'homme c'est que ses "ennemis" sont plus nombreux - toutes celles et ceux qui ne sont pas avec lui sont contre lui - et que les "protégés" d'autrefois sont les "parias" d'aujourd'hui. Faut-il attendre d'être touché pour crier et s"indigner? La question mérite d'être posée...  

Turquie, année zéro, Kadri Gürsel, Les éditions du Cerf, 80p, 5€

mardi 15 décembre 2015

La question kurde à l'heure de Daech - Gérard Chaliand

Mon compagnon me l'avait dit: je n'apprendrai rien dans cet essai. Et il avait bien raison puisque ce livre ne m'a rien apporté. Gérard Chaliand ne fait qu'y résumer l'histoire du Kurdistan; ce qui n'a d'intérêt qu'à l'égard de celles et ceux qui ne la connaissent pas. Moi, la sachant déjà, je me suis amusée à noter les incohérences de l'auteur; ses "petites" contradictions qui m'ont quelque peu agacée. Et elles concernent le PKK pour qui, vraisemblablement, Gérard Chaliand n'a pas trop de sympathie. L'auteur juge l'organisation kurde violente, prompt à la coercition sinon l'assassinat (p.84). Il la définit comme sectaire et autoritaire, la considère comme potentiellement tyrannique, l'expérience montrant que les mouvements "qui produisent une radicalisation idéologique extrême impliquant le sacrifice de machines de guerres humaines d'une très redoutable efficacité tendent, lorsqu'ils ont la chance d'accéder au pouvoir à se comporter comme des tyrannies" (p.86). Je n'aurais pas contesté le propos si Gérard Chaliand ne se contredisait pas dans son essai. Allons-y:
  • il fustige le PKK, lui colle une étiquette négative mais ne dit mot s'agissant de l'UPK et du PDK qui ne sont pourtant pas mieux. Si le PKK doit être considéré comme un parti sectaire, autoritaire parce qu'il élimine ses opposants, que doit-on dire de l'UPK et du PDK? Gérard Chaliand écrit la lutte qui les oppose, la guerre qu'ils se sont menés mais ne pense pas leur définition. Il ne les qualifie pas, ne les dénonce pas. Pourtant, l'élimination des opposants et des rivaux parmi les Kurdes est une pratique antérieure au PKK, le PDK le pratiquant dès le début de sa création. La cohérence et l'honnêteté intellectuelle voudrait qu'ils soient tous logés à la même enseigne, tous considérés comme des partis autoritaires prompts à la "coercition sinon l'assassinat". Dans le cas contraire, il y a un deux poids deux mesures qui ne peut qu'interroger.
  • l'esprit de sacrifice imposé par le PKK participe à la définition négative de l'organisation kurde (p.84). Pourtant - je note l'incohérence - Gérard Chaliand écrit, p.129, que "Ce qui compte, dans une armée, est moins son armement que sa volonté de combattre", l'auteur se désolant de l'attitude des Peshmergas (nom attribué aux combattants kurdes du PDK et de l'UPK, il désigne littéralement ceux "qui vont au devant de la mort") qui ont fuit devant Daech. Le PKK ne disposant pas d'armement de qualité, il souffle à ses combattant(e)s une énergie, une volonté qui va, en effet, jusqu'au sacrifice; ce dont était aussi armé les Peshmergas par le passé et que voudrait aujourd'hui retrouver Gérard Chaliand. Si le sens du sacrifice fait de l'organisation qui la nourrit un mouvement autoritaire, sectaire, à potentiel tyrannique etc... pourquoi la souhaiter et l'appeler de ses voeux? Pourquoi applaudir et citer en exemple les forces armées kurdes (le YPG, bras droit du PKK en Syrie) qui ont combattu Daech à Kobané? Ils n'avaient, pour arme efficace contre Daech, que le sens du sacrifice imposé par le PKK. 
  • il s'inquiète du potentiel tyrannique du PKK qui pourrait, une fois au pouvoir, exercer son autorité sans considération aucune pour la démocratie. L'inquiétude, signe de prudence, est tout à fait légitime mais elle perd en efficacité lorsqu'elle est contredite par les faits qu'il énonce. A propos du Rojava (Kurdistan dit syrien), Gérard Chaliand écrit: "De toute évidence, il s'agit bien d'un mouvement kurde qui cherche à se constituer des ouvertures avec certaines composantes non kurdes des cantons, qu'il s'agisse des chrétiens, notamment syriaques, ou d'autres minorités religieuses et/ou ethniques: l'un des vice-présidents du canton de Qamishli est un Shammar, l'une des plus puissantes tribus arabes du Proche-Orient. Dans la pratique, en l'espace de deux années a été instituée l'armature étatique d'une entité qui fonctionne de façon disciplinée. Il y a dans le canton de Qamishli, une Chambre des députés, un Parlement, des ministères, etc. Il s'agit de gens indéniablement compétents et motivés. (...) Un gros travail est mené pour que la participation des jeunes femmes, et des moins jeunes, soit aussi effective que possible." (p. 144-145). Autrement dit, il vante la gestion du Rojava par le PYD, extension du PKK en Syrie. C'est le programme du PKK qui y est appliqué. Où est donc la tyrannie? 
Ces incohérences m'ont agacées parce qu'elles sont toujours les mêmes; parce qu'il s'agit toujours, pour certains, de poser l'étiquette "autoritaire, sectaire, à potentiel tyrannique" quand il s'agit du PKK et de les oublier quand il est question d'autres partis kurdes tels que le PDK et l'UPK qui utilisent pourtant les mêmes méthodes; parce que les mêmes n'ont pas de mal à considérer le PKK comme une organisation à potentielle anti-démocratique tout en vantant les mérites du PYD, au Kurdistan de Syrie, et du HDP (parti politique légal) au Kurdistan de Turquie; tous deux étant fortement liés au PKK et qui ne sont pas, à ma connaissance, connus pour être tyranniques. Enfin et pour finir, ils craignent l'exercice du pouvoir par une organisation politico-militaire mais applaudissent le PDK et l'UPK qui ne peuvent être définis autrement. Il faudra qu'on m'explique pourquoi ils craignent davantage le PKK. 

Au delà de ces quelques incohérences, je dois dire un mot sur la conclusion de l'auteur qui me semble quelque peu superficiel et inefficace. Gérard Chaliand rejette l'idée d'une modification des frontières au Moyen-Orient parce qu'il a une préférence pour le vivre-ensemble (p. 151). C'est un idéal que beaucoup aimerait voir arriver (dont le PKK qui fait pourtant l'objet de la raillerie de l'auteur) mais toute la question est de savoir comment organiser ce "vivre-ensemble" dans une région aussi ethnicisée, confessionnalisée où les uns ne veulent pas des autres. Si Gérard Chaliand a des solutions, il aurait dû les expliquer. Son essai aurait été moins bâclé.

La question kurde à l'heure de Daech, Gérard Chaliand, Seuil, 160p, 18€

vendredi 11 décembre 2015

Féminisme et antimilitarisme - Andrée Michel

Afficher l'image d'origineC'est un cri qui s'élance de ce livre; un appel à la paix et la solidarité. L'auteure, sociologue engagée, demande à ce que la collectivité, d'hommes et de femmes, refuse les discours sécuritaires, va-t-en guerre; ces discours d'hommes très bien placés qui nous font croire qu'il faut s'armer, toujours plus, pour vivre en sécurité. Pour l'auteure, le lien n'est pas prouvé, bien au contraire. Plus on s'arme, plus on perd. Et ceux qui perdent sont toujours les mêmes: les plus pauvres, les plus démunis, les plus fragilisés. Et parmi eux, les femmes arrivent en premier. Ce sont elles qui souffrent de ce complexe militaro-industrielle (CMI); cette machine qui ne supporte pas la paix parce qu'elle ne lui apporte pas les profits espérés. L'auteure est antimilitariste car elle est persuadée, à juste titre, que les femmes ne sont pas protégées par ce qui est supposé assurer leur sécurité. En temps de paix, la militarisation de la société les conduit vers l'insécurité économique et sociale parce que la création d'emplois, dans le secteur, ne les concerne que très peu; parce que le discours toujours axé sur la virilisation les reconduit dans le domaine privé; à une image de femme bonne pour le foyer, toujours objet sexualisé. En temps de guerre, ce sont les crimes, les viols et les prostitutions organisées qui s'imposent. En bref et pour résumer, la militarisation de la société ne peut bénéficier aux femmes puisque leur sécurité ne peut être assurée en dehors d'une société pacifiée. Le féminisme ne peut donc se penser qu'en étroite relation avec l'antimilitarisme. Qui contesterait le propos? Pas moi. Ce que je pourrais reprocher, en revanche, c'est le ton employé. Il est plus engagé qu'étudié et je m'interroge sur son efficacité auprès des lecteurs/lectrices moins familiers avec les thèmes évoqués. Seront-ils/elles convaincu(e)s par les propos d'Andrée Michel? Je n'en suis pas si certaine. En lieu et place de ces articles de conférences, une démonstration sociologique aurait peut-être été plus efficace; elle aurait permis à l'auteure d'apporter la preuve "scientifique" des méfaits de l'antimilitarisme sur la condition des femmes dans le monde. Andrée Michel donne des chiffres et des exemples pour étayer ses propos, d'accord, mais sont-ils suffisants pour convaincre les non-initiés; ceux qui n'entendent pas l'abstrait, qui ne voient pas forcément de relation étroite entre la politique des CMI et la condition malheureuse des femmes? L'auteure, sociologue, parle ici de "système", de "concept"; elle pense "global" donc "complexe". Et comment évoquer la complexité avec facilité? Le risque, à trop vouloir la simplifier, est de l'oublier; de tisser des relations mécaniques sans rien expliquer; de faire dans l'évidence. Or, y-a-t-il de l'évidence pour celles et ceux qui n'ont jamais pensé le sujet surtout quand il s'agit de parler du féminisme, si facilement décrié? En lisant les articles ici publiés, j'ai eu l'impression d'un manque d'efficacité, la dénonciation ne suffisant pas à persuader. Il faut, pour convaincre, des études minutieuses et détaillées; ce qu'on ne trouve pas dans cet ouvrage qui est plutôt le résultat, je crois, d'un appel à l'engagement militant. Dommage, par ailleurs, que les articles fassent dans la répétition. Maintenant je me pose la question: qu'en est-il aujourd'hui? Les CMI se sont-ils adaptés à nos sociétés hyper-connectées? Sont-ils soumis à la pression (des ONG, de la société civile...etc) ou parviennent-ils à assurer leur existence sans aucune difficulté?

Livre envoyé par les éditions Ixe.

Féminisme et antimilitarisme, Andrée Michel, Racine de Ixe, 190p, 18€

jeudi 17 septembre 2015

Le piège Daech - Pierre Jean Luizard

Pour entendre la région, pour bien la comprendre, il faut, bien évidemment, regarder le passé, analyser l'Histoire. Qui a décidé? pourquoi? comment? Il faut se retourner, observer le siècle passé, prendre de la hauteur pour comprendre l'actualité. Pourquoi Daech? Pourquoi une expansion aussi rapide? Répondre au "pourquoi" pour peut-être entrevoir le "comment": comment sortir de ce merdier? comment corriger les erreurs du passé? comment établir la stabilité? 

Pierre-Jean Luizard revient ici, brièvement, rapidement, sur quelques éléments qui peuvent nous aider à comprendre "le piège Daech". Il nous explique, dans un premier chapitre, l'irruption de l'Etat Islamique, son succès et sa rapide expansion. Un modus operandi particulièrement efficace (à l'opposé d'Al Qaïda qui forçait la population locale, l'E.I restitue le pouvoir à des acteurs locaux en contrepartie, bien entendu, de leur allégeance absolue), une communautarisation de la scène politique irakienne et un accord avec le kurde Massoud Barzanî permettent en effet l'avancée, en Irak, des troupes de l'Etat Islamique. Seulement, la rupture de l'accord et l'appel au djihad de l'ayatollah Ali Sistani obligent l'Etat Islamique à revoir ses plans: l'expansion illimitée sur le territoire irakien étant désormais, pour lui, très compliquée voire impossible, il décide d'envahir la Syrie dans l'espoir d'unir, de faire une, la communauté sunnite arabe désormais soumise au Califat proclamé le 29 juin 2014. Cette proclamation est un pied de nez à l'Histoire qui a vu l'Empire ottoman se disloquer par le jeu des puissances "occidentales" qui se sont amusées à le démembrer et le découper pour "mieux" réorganiser "son" territoire. Les pays mandataires (France et Grande-Bretagne) fixent - c'est le second chapitre - les frontières, participent à la création d'Etats dès le début contestés... l'objectif est la sauvegarde de leurs propres intérêts. Depuis on le sait, c'est le chaos dans la région. Il faut citer l'auteur: 
Si l'ordre étatique régional menace de s'effondrer aujourd'hui c'est avant tout en raison de son épuisement et de ses contradictions internes, devenues insoutenables. Ce n'est pas le califat proclamé par Abou Bakr Al-Bagdadi qui menace aujourd'hui l'Etat irakien. Ce ne sont pas les combattants de l'Etat Islamique qui ont amorcé le processus d'autodestruction du régime de Bachar Al-Assad qui entraîne toute la Syrie dans sa chute chaotique et interminable. En réalité, l'Etat Islamique n'est fort que de la faiblesse de ses adversaires et il prospère sur les ruines d'institutions en cour d'effondrement. C'est ce long processus de délégitimation et de décomposition d'Etats dont la viabilité était largement viciée dès l'origine, qu'il s'agit maintenant d'étudier". (p.58)
Etudiant et définissant, dans les chapitres suivant, l'Etat irakien et syrien, Pierre-Jean Luizard s'interroge également sur les bouleversements que l'apparition de Daech imposent au Moyen-Orient; des bouleversements tels que l'auteur conclut en écrivant qu' "on ne reviendra pas au Moyen-Orient que nous avons connu depuis près d'un siècle" (p. 178). Dès lors, il interroge:  "Une guerre lancée sans perspectives politiques n'est-elle pas perdue d'avance? C'est le piège que l'Etat Islamique tend aux démocraties occidentales pour lesquelles il représente certainement un danger mortel." et conclut "Les leçons de l'Histoire doivent aussi servir à le combattre". Qui veut connaître rapidement et succinctement cette Histoire peut ainsi approcher le livre de Pierre-Jean Luizard. Ceux qui la connaissent déjà peuvent, comme moi, l'aborder pour se rafraîchir la mémoire. 

Le piège Daech, Pierre-Jean Luizard, La Découverte, 187p, 13.50€


mercredi 26 août 2015

Une histoire de la violence au Moyen Orient - Hamit Bozarslan

Du Moyen-Orient, on retient beaucoup la violence qui se répand. Depuis la fin de l'Empire ottoman et son démantèlement, la région est connue pour son instabilité et le sang qui s'écoule. Ce sont les guerres et les révoltes, les attentats et les assassinats... vu d'ici, quand on ne fait que regarder les images à la télé, on finit par penser à la barbarie et la folie de ces gens qui ne connaissent pas la paix. Mais il suffit de se pencher sur l'Histoire pour comprendre un peu mieux cette violence qui étonne et écœure; cette violence qui aujourd'hui (par le passé aussi) atteint nos pays en plein cœur. Pourquoi les régimes autoritaires dominent la région? Pourquoi la coercition comme principal mode d'action? Pourquoi l'apparition d'organisations terroristes? Ce livre, complet et d'un grand intérêt, répond à ces questions. Il nous raconte et nous écrit la violence au Moyen-Orient, les conditions de son apparition et les conséquences de son utilisation. Partant des Empires ottoman et perse, de leur démantèlement, de l'organisation administrative et politique du territoire, de l'apparition des régimes mandataires et d'Etats autoritaires, Hamit Bozarslan, directeur d'études à l'EHESS, montre avec une brillante efficacité les résultats des politiques jusque-là décidées: c'est la violence; la violence qui ne finit pas de se déployer. Le livre est bien entendu à conseiller. 

   Une histoire de la violence au Moyen-Orient, Hamit Bozarslan, La Découverte, 319p, 24€


mardi 14 juillet 2015

Laïcités autoritaires en terres d'Islam - Pierre Jean Luizard

En territoire à majorité musulmane, la laïcité est-elle possible? Peut-on emprunter le concept hérité de l'expérience des sociétés dites "occidentales" pour l'opposer à l'Islam? L'Histoire, ici évoquée, nous révèle les difficultés. Difficile il est, en terres d'Islam, d'affirmer la séparation entre la sphère politique et religieuse, de penser l'Etat et la Nation loin de la religion. Et ce, pour plusieurs raisons. Partant des expériences turques, iraniennes, irakiennes, égyptiennes, algériennes et tunisiennes, l'auteur, chercheur au C.N.R.S, nous les révèle dans cet essai. Rapidement, il nous raconte les conditions d'apparition de ce concept dans les territoires mentionnés, son application - pour ne pas dire son imposition - et ses conséquences. 

En terres d'Islam, la laïcité et/ou les politiques laïcisantes ont été affirmées avec autorité; une autorité employée par une main de fer par des dirigeants, souvent des militaires, qui ont pensé la laïcité comme la clef de modernité qui fait, selon eux, la puissance et la supériorité des pays "occidentaux". Dans leur course, ratée, à la modernisation, ces dirigeants ont voulu - non pas la disparition de l'Islam - mais sa domestication, sa soumission à l'Etat et la nation pensée en lien avec la religion musulmane ( les non-musulmans étant considérés comme étrangers). Ils ont donc employé l'étatisme, l'armée (la considérant comme l'institution la plus efficace pour assurer la modernisation), le culte de leur personnalité, leur politique répressive à l'égard de leurs opposants surtout "religieux" pour l'emporter... mais loin d'avoir gagné la bataille de la laïcité, ces régimes autoritaires ont surtout, selon l'auteur, aidé à la ré-islamisation de la société gagnée à la cause des partis "islamistes" qui, on le sait, emportent les élections lorsqu'elles leur sont autorisées. Le sujet est d'une grande actualité. Et pour mieux la comprendre, il faut considérer le passé ici raconté. L'essai est à conseiller. 

Laïcités autoritaires en terres d'Islam, Pierre-Jean Luizard, Fayard, 285p, 19€


jeudi 9 juillet 2015

Le Kurdistan irakien, de la tribu à la démocratie - Ali Dolamari


Vestiges du passé, difficiles à contourner, les tribus kurdes sont à l'origine des maux de la société. Incapables de se réformer, attachées à des traditions qui sont à contester, préoccupées par leurs seuls intérêts, les tribus kurdes, dans leur grande majorité, sont responsables du sort réservé à la collectivité. Les Kurdes ont perdu, en effet, parce que les détendeurs du pouvoir n'ont jamais su penser l'union, n'ont jamais su agir pour les intérêts du peuple concerné. A la solidarité, beaucoup ont préféré leur pouvoir et leur richesse. Elles n'ont donc pas hésité à lutter les unes contre les autres et à s'opposer au mouvement national kurde. Pour préserver et/ou accroître leur puissance et leur influence, elles ont préféré s'allier aux Etats pourtant à l'origine de la dure répression subie par les Kurdes. Elles se sont alliées à l'Empire ottoman pour gagner en pouvoir et réduire au silence les tribus concurrentes; elles se sont, plus tard, entendues avec les autorités turques pour lutter contre le P.K.K qui menaçait leur existence. En Irak, elles se sont rangées du côté des autorités, tantôt irakiennes, tantôt iraniennes, pour contrer l'influence du clan Barzani à l'origine de la création du P.D.K qui, comme l'U.P.K fonctionnent malheureusement à la manière des structures tribales. Malheureusement pour le peuple kurde qui vit au Sud du Kurdistan historique, autrement dit dans sa partie irakienne, les partis politiques kurdes ont eux aussi, en effet, sacrifié le peuple à leurs intérêts: l'U.P.K de Jalal Talabani s'est allié à l'Irak puis à l'Iran et la Syrie pour détruire son adversaire politique qu'est toujours le P.D.K de Barzani; le P.D.K a assassiné et/ou livré à l'Iran des Kurdes du P.D.K.I pour bénéficier d'une aide financière et matérielle; pour se défendre contre les attaques de l'U.P.K, il a fait appel à Saddam Hussein; il s'est engagé aux côtés de la Turquie pour chasser le P.K.K etc... Et puis plus récemment, le P.D.K a refusé d'apporter son aide au P.Y.D. Ces rivalités intra-kurdes, qu'elles soient le fait des tribus ou des partis politiques, ont, bien entendu, fait le jeu de la Turquie, de l'Iran, de l'Irak et de la Syrie qui n'ont jamais hésité pour leurs propres intérêts à instrumentaliser les tribus (parfois forcées de travailler pour les autorités) et les partis politiques kurdes. L'Iran réprime "ses" Kurdes mais aident ceux de l'Irak pour lui nuire, l'Irak gaze "ses" Kurdes mais n'a pas de mal à soutenir ceux d'Iran, la Syrie oublie "ses" Kurdes (en ne leur reconnaissant aucun statut juridique entre autre) et contribue au renforcement de l'influence politique de ceux d'Irak et de Turquie... On peut continuer ainsi pendant longtemps ou on peut surtout résumer en disant que c'est le bordel le plus complet. Les Kurdes instrumentalisent et se laissent instrumentaliser. Au gré des circonstances, les alliances se font et se défont avec pour unique perdant, le Kurde toujours; le Kurde qui a tout essayé sauf ce qu'il y a de plus sacré: l'union. Pardonnez, il a essayé mais c'était toujours de courte durée. 

Voilà ce que raconte entre autre l'essai. Dans sa première partie, avec plus de nuance et de précision, il écrit les contradictions et les difficultés internes à la société kurde. Il dit la complexité. Il le dit bien même s'il y a égarement. En effet, si l'introduction laisse à penser à un essai sur les relations entre les tribus kurdes, le mouvement national et la démocratie naissante au Kurdistan d'Irak, s'il laisse à penser à une étude sur l'évolution des tribus dans la Région fédérale du Kurdistan d'Irak et la difficile conciliation entre démocratie/tribalisme, modernité et tradition, c'est surtout l'histoire du Kurdistan irakien qui nous ait très rapidement raconté. L'histoire doit être étudiée parce qu'elle dit beaucoup sur ce qui est (aujourd'hui) mais j'ai tout de même été déçue. Déçue de lire une énième fois ce que je savais déjà. L'essai est à conseiller à celles et ceux qui ne savent pas. 

Le Kurdistan irakien, de la tribu à la démocratie, Ali Dolamari, Editions Glyphe, 288p, 21 €

mardi 30 juin 2015

Kurdistan, la colère d'un peuple sans droits - Olivier Piot & Julien Goldstein


A toutes celles et ceux qui ne connaissent pas l'histoire du peuple kurde et qui veulent, par les temps qui courent, en savoir davantage, cet essai est à conseiller. Il présente ce qu'on appelle par effet d'habitude la "Question kurde"; question à la fois simple et compliquée. Simple parce qu'il s'agit d'un peuple sans Etat qui vit sous l'autorité contestée de la Turquie, de l'Iran, de l'Irak et de la Syrie; complexe parce qu'il faut, pour la comprendre, prendre en considération des facteurs historiques, sociologiques, politiques, économiques internes et externes à la société kurde. Bien sûre, ce livre n'entre pas dans les détails de l'Histoire. Il en trace les grandes lignes pour assurer la vulgarisation. Et c'est plutôt réussie. Le journaliste Olivier Piot et le photographe Julien Goldstein présentent et illustrent, en effet, avec efficacité, la Question kurde. Ils racontent la répression que les Kurdes subissent, la souffrance endurée lorsqu'ils osent exprimer leurs revendications, la misère et la pauvreté, les difficultés internes et externes qui font du "Grand Kurdistan" un rêve progressivement abandonné ... Ils racontent ce qu'il faut savoir pour comprendre un peu cette question kurde qui continue à interroger la légitimité des frontières politiques et administratives dessinées au lendemain de la première guerre mondiale. Ils racontent suffisamment pour permettre aux non-initiés de connaitre ce qu'ils ignoraient et peut-être, s'ils gagnent en curiosité, de fouiller une littérature, sur les Kurdes, de plus en plus nourrie et alimentée.

Kurdistan, la colère d'un peuple sans droits, Olivier Piot & Julien Goldstein, Editions Les Petits matins, 254p, 27€

dimanche 7 juin 2015

Comment sortir de l'emprise "djihadiste"? - Dounia Bouzar

A l'origine, parmi d'autres, de la création du Centre de prévention des dérives sectaires liées à l'islam (CPDSI), Dounia Bouzar nous raconte ici les processus d'endoctrinement, d'embrigadement, de déshumanisation engagés par l'Etat islamique ou Al-Nosra auprès de jeunes gens qui se laissent doucement voire rapidement apprivoiser. Comment s'y prennent-ils? Que font-ils pour gagner des individus au profil varié? Enfin et surtout, comment aider les "victimes" à sortir de leur emprise? 

Pour l'anthropologue de plus en plus en vue, tout se passe sur Internet. C'est sur la toile, sans limite, sans frontière, que les groupes dits radicaux vont à la pêche aux canards; des canards qui se cherchent des ailes pour pouvoir voler. Ils veulent faire de l'humanitaire, devenir des petits héros, sauver l'humanité de la décadence, tuer des gens en toute impunité, ils sont invités à rejoindre les troupes sanguinaires qui leur promettent ce qu'ils espèrent et attendent tant. La pêche fonctionne. Etat islamique et Al-Nosra, par leurs techniques de propagande qu'ils ont efficacement emprunté - ils n'ont rien inventé - parviennent à former le troupeau. Les canards mordent à l'hameçon et commencent progressivement à sortir de l'étang au grand dam des proches qui ne comprennent pas la rupture qui s'opère. Rien n'y fait, en effet. Les canards qui se pensent vilains veulent gagner des ailes et s'en vont auprès de ceux qui vont pourtant les leur couper, le canard devant, parmi eux, faire le canard, c'est à dire être servile, effacé, soumis à l'idéologie et à la nouvelle famille qui aime les têtes tranchées. 

Déshumanisés, incapables de réfléchir et de penser, les gens endoctrinés et embrigadés, victimes de processus sectaires, doivent, selon l'auteure et son équipe, être ré-humanisés, se reconnecter à la réalité de laquelle ils se sont échappés, retrouver leur autonomie perdue. Il faut dès lors s'intéresser au plus près à l'individu qui a fini par basculer; chercher dans son expérience, son passé ce qui a pu conduire à son égarement; trouver la cause du changement pour pouvoir définir la méthode et le chemin qui devra être emprunté pour le sauver, littéralement. Le travail est difficile. Il suppose de la patience et de l'intelligence, de la prudence et de la clairvoyance. Il suppose une chaîne humaine solidaire attentive aux évolutions de l'individu. Il suppose un travail d'équipe qui emploie des méthodes de "désembrigadement" éloignés, en conséquence, des discussions et des débats théologiques, les individus rejoignant physiquement ou idéologiquement Al-Nosra ou l'E.I étant pour le CPDSI des victimes de sectes et non d'une "organisation religieuse".

Et c'est là qu'on se pose la question: en est-on bien sûre? L'utilisation de procédés sectaires fait-il la secte? Autrement dit, E.I et Al Nosra sont-ils des sectes ou des mouvements politico/religieux qui utilisent les techniques d'approches d'une secte? On ne peut nier qu'ils ont un projet politique qui trouve sa légitimité dans leur interprétation de l'Islam et du Coran. On peut être en désaccord - on l'est forcément quand on n'est pas touché par leurs discours - mais force est de constater qu'ils agissent au nom d'une croyance politique et religieuse particulière qui, comme beaucoup, construit le "nous" en opposition à "eux" qu'ils n'hésitent effectivement pas à tuer. Dans leur tentative, jusque-là réussie, de se créer une assise territoriale - forcément violente puisqu'il y a expansion et contestation des frontières administratives établies- ils définissent les critères de "leur" collectivité comme le fait tout projet national et supprime, au nom de l'homogénéisation de la population, tout élément perturbateur. Qu'ont-ils inventé, au fond? E.I et Al-Nosra, sur fond de religiosité mal interprétée selon les spécialistes de l'Islam, mettent à l'oeuvre leur projet totalitaire et radicale qui, forcément, est violence et barbarie puisqu'une minorité convaincue agit pour appliquer le fruit d'une ambition politique démesurée à une majorité récalcitrante. L'Histoire nous a montré et prouvé ce que cela donnait: un désastre du point de vue de l'Humanité. Point de relativisation de ma part. Je dis simplement qu'ils n'ont rien inventé et qu'ils font ce que d'autres ont fait pour voir se concrétiser leur projet politique.  Ils le font avec du retard, leurs méthodes n'étant plus aujourd'hui acceptées par notre société de plus en plus attachée aux Droits de l'Homme. Alors secte ou mouvement politique? Bon, on pourrait me rétorquer qu'un mouvement politique peut être sectaire, sans doute, et qu'à la différence des autres ces groupuscules vont jusqu'à détruire l'identité et le privé. Bien mais qu'attendre d'autre d'un mouvement qui puise sa légitimité dans un texte religieux qui exige de l'individu qu'il agisse suivant les préceptes de Dieu dans le privé comme dans le public, les frontières n'étant pas aussi tranchées qu'elles le sont pour nos sociétés sécularisées? Établir une frontière entre le religieux et le politique est déjà, en soi, une difficulté pour moi insurmontable.

L'existence d'organisations comme celles d'Al Nostra, de l'Etat islamiques posent donc la question de leur identité: qu'est-ce qu'ils sont? Comment faut-il les considérer? Peut-on les penser avec les concepts et les mots qui sont les nôtres? Il faut pouvoir nommer pour comprendre et pour répondre avec clarté. Sinon, on se perd et on s'embrouille au point de dire comme le fait Dounia Bouzar, "attention je ne veux surtout pas entrer dans des débats théologiques" tout en expliquant qu'Al-Nosra et Etat islamique ne sont pas des musulmans parce qu'ils sont dans un Islam mal interprété. Si Dounia Bouzar ne fait pas, même involontairement, un débat théologique en nous disant ce qui est ou non de l'Islam, je ne sais pas ce qu'elle fait. Avocat du diable, on a envie de lui demander si ce n'est pas point de vue contre point de vue, interprétation contre interprétation. Et si n'était pas là le véritable enjeu? 

En lisant ce livre, très court et rapide à découvrir, je me suis demandée si Dounia Bouzar n'avouait pas finalement un manque de moyens pour lutter contre leur influence désastreuse. D'accord, on psychologise, individualise, on s'intéresse au parcours de chaque individu pour comprendre les motivations; d'accord on essaye avec la famille et les proches de les sortir du monde auquel ils ont adhéré mais n'a-t-on pas l'impression en lisant la seconde partie du livre, plus courte que la première qui porte sur les processus d'embrigadement, qu'il y a comme une faiblesse dans le propos, une incertitude, un doute qui contrastent avec la certitude de l'auteure lorsqu'elle pense les procédés d'endoctrinement? On sait comment ils procèdent mais est-on sûre de l'efficacité des moyens utilisés pour les contrer? La certitude n'est pas forcément.

En bref, le livre est intéressant parce que le sujet lui-même, tragique et effroyable, est intellectuellement passionnant. Il pose des questions auxquelles on n'a pas forcément de réponse. Le temps de les trouver, combien de têtes auront été coupées? Combien de vies auront été supprimées?

Essai envoyé par Les Editions de l'Atelier en partenariat avec Babelio.

Comment sortir de l'emprise "djihadiste"?, Dounia Bouzar, Les Editions de l'Atelier, 156p, 15€

jeudi 4 juin 2015

Parce qu'ils sont arméniens - Pınar Selek

C'est un livre témoignage que signe ici Pınar Selek, un livre où elle écrit la disparition et l'invisibilité arménienne en Turquie. Où sont les Arméniens? Ils ont été largement supprimés lors d'un génocide, ils ont été poussé à l'exil et ceux qui restent où sont-ils? Eh bien, on ne les voit pas, on ne les entend pas. Ils sont invisibles, sous silence. Dans un pays où il ne fait pas bon d'être arménien, ils s'enterrent tout seul comme des grands. C'est ce qu'on leur demande: l'effacement, une autre façon de les supprimer. 

En lisant ce livre, j'ai interrogé moi aussi. C'est vrai, où sont les arméniens? Dans mon entourage, il y en a, je l'ai appris il y a quelques années. Le kirve (parrain chez les alévis) de mon frère que je pensais kurde comme nous est, en fait, un arménien. Sa femme, venue de Turquie, est elle aussi arménienne. Sa mère, que j'ai pu rencontrée, aujourd'hui décédée, était une rescapée du génocide qui portait, sur son corps, les marques de l'horreur. Je l'ai appris tardivement. Pourquoi? Pourquoi ce silence? Pourquoi, quand nous affirmions, nous, avec force, notre identité kurde, notre parrain et sa compagne, amis de la famille, ne disaient rien de la leur? Pourquoi les prenais-je pour un kurde et une turque? Pourquoi est-ce au hasard d'une question posée à ma mère (au fait, maman, kirve O... est un kurde nan?) que j'ai découvert la vérité? Ils ne sont pas obligés d'affirmer à tout bout de champs leur identité me diriez-vous, oui bien sûre, mais ce silence pose forcément question quand on sait que chez nous - les gens qui viennent de l'officielle Turquie - on aime porter le drapeau du pays, de la ville, du village, du quartier. C'est ainsi, on crie haut et fort les lieux d'origines. Je savais ainsi les origines géographiques, territoriales de nos deux autres kirve qui sont turcs, alévis, de Yozgat pour l'un, d'Amasya pour l'autre. Ils étaient fiers de préciser. Et notre parrain arménien? Le silence. Tout comme le silence se porte sur une "rumeur" qui circule au sein de ma famille. Ma grand-mère maternelle aurait des origines arméniennes. Info ou intox? Je dirais intox mais si c'était info? Je pense alors à ce que m'a dit un jour mon cousin qui vit toujours au Kurdistan quand je discutais avec lui de son rapport à l'identité kurde. "Que sait-on de notre identité dans ce pays? Est-on sûre d’être kurde? On peut être descendant d'arméniens." Que lui répondre? 

Ce livre témoignage doit donc être lu pour la question qu'il pose. Pınar Selek a raison de rappeler. Où sont donc les arméniens s'il n'y avait pas eu génocide? Pourquoi se rendent-ils tous aussi invisibles si ce n'est pour cacher une identité qui leur a valu une mort assurée? Il faut interroger pour que la Turquie sorte de ses mensonges répétées, de ses négations éhontées. Seulement, j'aurais aimé que la question se pose avec plus de profondeurs. J'aurais aimé, en effet, que Pınar Selek aille au bout de son écriture, qu'elle aille fouiller davantage le sujet, qu'elle ne se contente pas d'un texte court, simple qui frise, parfois, le raccourci. Ainsi, lorsqu'elle critique à très forte raison la gauche révolutionnaire turque longtemps restée aveugle au sort des Kurdes et des Arméniens, est-il intellectuellement juste de crier au "déni de génocide" à quelques "élucubrations" (c'est son mot) qu'elle entend: "Ce sont des gens méfiants, ils ne se mêlent pas trop aux autres. Ils ne parlent même pas leur propre langue. Le nationalisme est le plus grand obstacle à la science!" (p.55). Pourtant, c'est un constat, celui qu'elle fait en partie; un constat bien triste qui est la conséquence même du processus génocidaire et qui n'exprime pas, à mon sens en tout cas, un "déni de génocide". Ou alors, faut-il qu'elle nous l'explique. Plutôt qu'un déni de génocide, j'y vois moi, sur la fin de la phrase, une pure connerie; la connerie de toutes celles et ceux qui, dit de gauche, crient au nationalisme ou l'ultranationalisme quand ils entendent un kurde se dire "kurde" et un arménien se dire "arménien". On a envie de leur dire à ces génies qu'au nom de leur internationalisme mal gobé ils devaient, eux non plus, ne plus se présenter comme "turcs" au risque d'être présentés comme des nationalistes. Mais leur cul posé sur un siège dominant - en tant que Turc, ils n'ont pas le souci de la souffrance endurée en raison de l'identité - ils n'ont pas vu, ces gens de l'extrême gauche, qu'ils étaient eux aussi atteint du nationalisme qu'ils dénonçaient tant. Ils n'ont pas vu qu'en criant au nationalisme kurde ou arménien lorsqu'il s'agissait simplement, pour eux, d'énoncer un droit à l'existence et la fin des injustes souffrances ils ont perdu un peu beaucoup, à nos yeux, de leur fameuse crédibilité. Voilà ce qu'aurait dû expliquer Pınar Selek. Voilà ce qu'elle aurait dû davantage explorer.

J'aurais préféré, quitte à ne pas être d'accord, une analyse détaillée à un versement de bons sentiments même si, je le conçois, ils sont nécessaires pour le bien qu'ils nous font. J'aurai aimé que Pınar Selek aborde parfaitement son propos sans se perdre dans le malheur de sa vie qui est un tout autre sujet et qui mérite, à lui seul, un autre essai. J'aurais aimé ... mais j'ai aimé quand même pour le regard et la tendresse qu'elle porte à toutes les identités opprimées. Merci Pınar Selek.

Parce qu'ils sont arméniens, Pınar Selek, Editions Liana Levi, 94p, 10€

dimanche 31 mai 2015

De l'amour des ennemis et autres méditations sur la guerre et la politique - Olivier Abel

Le livre date. Il a été publié en 2002 et réuni, sous une même couverture, des articles écrits entre la fin des années 1980 et 2001, soit pendant mon enfance, pour des revues et des journaux de presse. Il a été acheté par un pur hasard, il y a bientôt quatre ans, pour son prix qui défie toute concurrence, ayant été "offert" à l'achat pour un euros. A ce prix, je m'étais dit pourquoi pas; pourquoi pas faire un saut dans l'inconnu. L'auteur m'était étranger, le titre m'intriguait. L'achat effectué, je l'ai déposé dans ma P.A.L où il est resté toute ses années. J'ai fini par le sortir et, surprise, d'inconnu il n'y en avait pas. 

Ce livre - à l'écriture souple, fluide et parfois poétique, agréable pour résumer- aborde des thématiques qui nous sont en effet familiers, qui sont encore d'actualité. C'est le désintérêt de plus en plus croissant pour la politique telle que présentée par nos professionnels, c'est l'importance de la parole politique de plus en plus décriée, c'est la nécessité de construire un vivre-ensemble, d'affirmer la puissance de la politique face à l'économie et sa financiarisation, c'est la critique du tout bureaucratique, l'éthique de responsabilité et de conviction etc etc... autant dire qu'au temps de mon enfance nos adultes parlaient déjà de ce qui fait aujourd'hui notre actualité. Triste et malheureux constat car c'est avouer que rien n'a changé, que rien n'a bougé, que tous savaient mais n'ont rien fait. On s'alarme aujourd'hui du réchauffement climatique, de l'affaissement du politique face au pouvoir et la puissance de l'économie, de la décrépitude du lien social, autant de thèmes sur lesquels s'est prononcé, avec intelligence et modération, le philosophe Oliver Abel. Ce livre a le mérite pour moi aujourd'hui de confirmer ce que j'ai toujours pensé: on est gouverné par des abrutis qui nous prennent pour des cons. 

De l'amour des ennemis et autres méditations sur la guerre et la politique, Olivier Abel, Albin Michel, 347p, 16.90€

dimanche 1 février 2015

L'Orientalisme - Edward W. Said

L'esprit change-t-il? Au fil du temps, le raisonnement connait-il son progrès? Parvient-il à se débarrasser de ce qui, hier, l'a malmené? A voir les affrontements faussement intellectuels sur les plateaux télé, à entendre les penseurs (Zemmour et compagnie) affirmer leurs vérités vraies, à lire le contenu du travail journalistique et politique, on se dit parfois que rien ne change ou, pour être exacte, très peu de choses changent. C'est ainsi que l'on continue à se désigner, pour exister, des ennemis, intérieurs et extérieurs. C'est ainsi que l'Autre, posé et affirmé, est toujours pris au piège dans une définition qu'il n'a pas souhaité. Les minorités (au sens politique du terme), quelles qu'elles soient, souffrent toujours du regard orienté de la majorité qui se pense toujours dans l'exactitude et la vérité. Le Noir était un animal sans droit qui méritait la vente aux enchères, le Juif était un être perfide et rusé responsable de tous les maux de la société et, aujourd'hui, ce sont les Arabes qui sont considérés: ils sont des terroristes islamistes aux coutumes barbares et arriérées, loin des Lumières et des idées brillantes qui font la République éclairée. 

L'Homme a besoin de se représenter. Il a besoin de définir et d'imaginer. Malheureusement, il pense toujours à côté de ce qui est, voulant simplement voir ce qui est de son intérêt. Comme l'écrit Edward W. Said, les représentations ont des fins, elles fonctionnent la plupart du temps, elles accomplissent une tâche ou de nombreuses tâches. Les représentations sont des formations, ou, comme l'a dit Roland Barthes de toutes les opérations du langage, elles sont des déformations (p. 455). Elles déforment, en effet. Même, elles inventent et créent, affirmant ensuite le travail de l'imaginaire comme une vérité incontestée. C'est ce que dénonce Edward W. Said dans cet essai d'un grand intérêt. 

En écrivant sur l'Orientalisme - courant littéraire et artistique du XIXème siècle qu'il définit comme une véritable doctrine politique censée nourrir la supériorité de l' "Occident" - Edward W. Said montre comment le colonialisme s'est accompagné d'un intérêt intellectuel pour les peuples qui habitent les territoires occupés, désormais rangés dans une étiquette orientale sans qu'on sache vraiment ce que signifie les termes qui, depuis, ont l'air de se faire la guerre: l'Orient et l'Occident. Il raconte comment les uns et les autres - universitaires, écrivains, voyageurs- ont pris plaisir à "découvrir" et définir l' "Orient", toujours d'après des qualificatifs négatifs et avilissants. Il explique comment, à coups de généralisations, de catégorisations, d'insuffisances et d'arrogances, les penseurs et intellectuels des puissances impérialistes - les Orientalistes - créent, à leur guise, un discours sur l'Orient qui permet, aux politiques, d'affirmer et de justifier leur supériorité. Un discours favorisé par l'affaiblissement de l' "Orient", son silence obligé les ayant en effet autorisés à penser comme vraies leurs conneries assumées. Aujourd'hui, les représentations faussées et erronées, et pourtant toujours affirmées avec insolence et impertinence, continuent de circuler. Venant de l'Histoire passée, elles polluent le Présent qui, je l'espère, fait le travail nécessaire pour les priver d'un succès assuré dans les prochaines années. 

Intéressant dans sa description de l'Orientalisme comme domaine de recherche peu crédible, l'essai pêche néanmoins par son style. Les répétitions et les longueurs alourdissent en effet l'essai qui perd un peu de son efficacité auprès du lecteur quelque peu fatigué, et donc vite lassé.

L'Orientalisme, Edward W. Said, Editions Points, 567p, 10.50€